Arrêt T2 Bachut ou L’homme aux gros yeux
C’était une nuit, assise sur un siège en bois, je lisais en attendant le dernier tram.
Un grand homme noir d’une trentaine d’années, vêtu d’un costume noir sous un caban noir, avec une petite mallette s’assoie à coté de moi. Quelques minutes s’écoulent puis il me dit : “Il ne fait pas un peu sombre pour lire ?” Ce à quoi je répond : “Non ça va merci, les lampadaires éclairent suffisamment. Et puis je n’aime pas rester à rien faire.” “Oui mais tu vas t’abimer les yeux. Je suis la maintenant on peut discuter.“. Voyant qu’aucune réponse ne suffira à le convaincre de me laisser finir ma palpitante aventure littéraire, je ferme mon livre. Le personnage commence alors banalement par me questionner sur mon âge, mon prénom, ce que je fais dans la vie… Lui s’appelle Stanislas et sort d’une conférence.
La conversation qui s’ensuit n’est alors plus du tout banale. Il m’explique que les gens devraient être beaucoup plus ouverts, qu’ils ne devraient pas rester dans leur bulle, qu’il ne faudrait pas se freiner et que si l’on a envie ou besoin de se rapprocher, de se toucher il ne faut pas se poser trop de questions… Alors oui, à ce moment la, je me suis demandé par deux fois si je comprenais bien ce qu’il voulait dire. Et j’ai eu confirmation : “Oui parce que tu comprends on a des besoins, et puis je pense que s’il y a un échange, si on fait l’amour après on peut tomber amoureux…” “Euuuuh…“
Espérant le refroidir, je lui ai exposé mon point de vue sur l’amour, grossièrement, comme quoi il ne s’agissait finalement que d’une construction sociale et qu’il ne faut donc pas se fier à certaines illusions. L’homogamie est bien présente, et, si on se sent bien ou que l’on apprécie fortement une personne nous ne sommes pas réellement libres dans nos choix, c’est déjà plus ou moins orienté. Le coup de foudre n’existe pas comme il le semble le croire. Mais cela n’a eu pour effet que de le faire insister, et de me demander mon numéro de téléphone. Refusant de lui donner, Stanislas préfère alors me laisser le sien. Et au moment de me remettre le petit bout de papier froissé, il me regarde droit dans les yeux et me dit “Tu m’écriras hein, tu m’écriras!” Son regard m’a paru être un mélange de gros yeux méchants que font les parents pour nous menacer et un regard dément. J’avoue que, même si je rigolais bien avant, à cet instant je me suis sentie faiblir quelque peu.
Ouf le tram arrive!
Les gens qui parlent tout fort
Il y a un certain nombre de personnes que je trouve incroyables et parmi celles-ci il y a les gens qui parlent tout fort. Autrement dit les personnes qui s’expriment à haute voix, seules.
J’ai grandi à la campagne, et la-bas quand on croise une personne qui s’énerve et parle fort tout le monde se retourne pour voir d’où cela vient, et la regarde comme si elle était folle : “Oh! Mais a-t-on idée de parler ainsi!”
A Lyon, au contraire, les gens ne changent pas d’attitude, même pas d’étonnement comme si c’était courant, on ne fait pas attention, ça ne me concerne pas. Je ne veux pas faire de généralité non plus, bien sûr parfois quelques uns se retournent et esquissent un sourire genre “Il a craqué son slip cui-la!”
Moi ces personnes qui se débattent dans la foule elles m’amusent. Qu’est-ce qui peut bien les mettre dans cet état, à se mettre à penser à voix haute ? Et il faut les écouter! Souvent ce sont des insultes, envers le monde entier, ou bien seulement le vendeuse qui l’a regardé de travers… Et ce qu’ils racontent n’est pas forcément incohérent : je crois plutôt qu’il s’agit d’une suite d’associations d’idées sauf que la parole est beaucoup plus lente que la pensée et, c’est justement un jeu très intéressant que d’essayer de la suivre pour nous, qui, de l’extérieur, n’avons que le son.
Pas besoin de leur parler finalement à ces inconnus, seulement les écouter.
Rue Roger Salengro ou L’homme au croisement
C’était très tôt dans la nuit, je rentrais avec Dorothée et Chloé, à pied, sous la pluie.
N’ayant pas de parapluie, nous nous pressons sur le trottoir en jouant à éviter les gouttes et en riant. C’est là que j’aperçois à un croisement un jeune homme, jogging et vêtement de pluie, debout au milieu de la route, l’air hébété, la bouche entrouverte, qui nous regarde passer. Nous continuons. Intriguée, je me retourne, il nous regarde toujours. Alors je ne peux m’empêcher de lui lancer :”Ne nous regarde pas comme ça!”. Immédiatement fustigation de la part de mes amies : “Mais pourquoi t’as fait ça!” “Allé Céline, tu pouvais pas te taire pour une fois!”. J’essaie de me défendre : “Oui mais il était au milieu du carrefour, c’était dangereux, il fallait le faire réagir.” Ce qui n’a pas raté puisque ce jeune homme nous a rattrapées en courant…
Alors j’ai essayé de me racheter en tentant une négociation : “Non mais laisse nous, rentre chez toi il pleut!” “Nan mais allé les filles, vous allez où?” “Non laisse nous, on n’a pas le temps! Sinon on part en courant!” Et comme il insistait, hop on a fuit en courant, bien qu’il n’avait pas l’air méchant.
J’ai dû promettre de ne plus interpeller les gens dans la rue…même s’ils n’ont pas l’air bizarre.
La rentrée
C’était un matin, le jour de ma rentrée.
Pas très enthousiaste, avec des petits yeux dûs au manque de sommeil (dur de changer du rythme des vacances) je me dirige sans hâte vers mon premier cours de cette année pleine de changement pour moi Quand j’entends sur ma gauche un “Bonjour mademoiselle“. Je vois alors un gentil monsieur d’une trentaine d’années, du chantier juste à coté, qui marchait à ma hauteur, je lui répond en souriant. Il continue : “Vous avez l’air bien fatiguée, c’est pas terrible pour aller en cours ça!” Je souris à nouveau en continuant à marcher.” Pour moi le bon truc c’est de manger équilibré et au lit à 9h30.” Je répond : “C”est peut-être un peu tôt 9h30 quand même…” “Ah vous les étudiants…Eh bien bonne journée et bon courage! Et aussi vous êtes très mignonne mademoiselle…” “Merci“
Après cette échange je me dis que finalement il y a des gens bien et sympathiques et que l’année s’annonce bien. J’entre alors plus souriante et plus motivée!
Mais finalement après 2h d’explication déprimante je ressort le moral pas très haut, je m’arrête un instant dehors et un personne s’approche de biais et me balance : “T’as pas une cigarette ?!” Nouvelle déception, non les gens ne sont finalement pas tous aimables ici…
Coiffation
J’ai remarqué que souvent les gens se recoiffent dans le métro. Des femmes surtout mais aussi des jeunes hommes à la chevelure abondante. En effet une fois dans le métro que faire ? Regarder par la fenêtre ? Dans ce cas la on tombe sur son reflet… et donc une retouche s’impose. Mais c’est incroyable le nombre de personne qui le font, et à tout heure de la journée.
Et le plus incroyable ce sont les gestes techniquement précis pour remettre ses cheveux en ordre. Des gestes très rapides et bien connus par la personne comme une habitude souvent répétée, même pas besoin de miroir pour les exécuter.
Le plus amusant, ce sont celles qui vérifient également leur maquillage : hop je tourne légèrement la tête sur la gauche, puis légèrement sur la droite, je fais des grimaces avec la bouche et je tente un regard profond pour voir ce que ça donne en mode sexy…
Très divertissant le matin quand on est pas trop réveillé!
Un parc près de la gare ou Le poète itinérant
C’était un après-midi ensoleillé, je m’étais assise dans l’herbe pour profiter de l’ombre d’un arbre et pour lire en attendant Farah. Mes chaussettes couleur “peau de girafe” profitaient du léger courant d’air quand j’entendis s’approcher quelqu’un.
” Excusez-moi mademoiselle, pourrais-je vous demander si, et j’espère ne pas vous offenser, si vous n’auriez pas quelque substance illicite ? Et je m’explique tout de suite, c’est qu’il parait que maintenant ce sont davantage les filles qui transportent car elle risquent moins de contrôle de nos agents de répression.”
Quelle belle entrée en matière ! Ce à quoi je répond qu’il n’en est rien. Il me demande alors s’il peut malgré tout partager ce bout d’herbes pour un instant. Ce jeune homme de 27 ans, brun, cheveux, barbe et ongles longs, portant un polo et un pantalon gris s’assoit donc et commence à rouler une cigarette. Il me demande ce que je lis puis me parle de ses lectures “particulières” en farfouillant dans son “bagage-à-main” (parce que le sac à dos ce n’est pas si terrible que ça), qui comprennent entre autres un livre de Isaac Asimov ; pour enchainer ensuite sur les œuvres de Camus et de Sartre et continuer la conversation sur la société et la liberté. Il m’explique alors qu’il souhaite être libre, c’est pourquoi il n’a pas de maison, et refuse de travailler. Mais il se rend compte qu’il ne l’est pas tant que ça et faute d’argent il sera peut être bien obligé de s’y mettre. Il a de belles et grandes idées mais finalement semble encore moins libre dans sa dépendance à sa substance très recherchée. Il m’apprend qu’il écrit mais que ça n’a toujours pas abouti et se définit lui-même comme un poète itinérant car il va de ville en ville, allant de rencontre en rencontre près des gares. C’est très amusant pour moi car je n’ai pas besoin de faire la conversation, cette personne très sympathique la fait en quelque sorte pour nous deux. Il me demande quand même quelles études je fais et m’explique : “Je fais de la sociologie aussi un peu à ma manière”, il ressent les choses, les gens, même sans les regarder. Et puis il arrive aussi à sentir les énergies, la nature, il peut même quasiment faire de la télépathie. Je demande un exemple concret : “Je crois bien qu’une fois j’ai fait littéralement l’amour à une jeune fille dans le train, sans vraiment la regarder, ouais.” Et d’après son regard porté vers le haut à gauche il ne s’agit pas d’imaginatif, mais se rappelle-t-il peut-être seulement la personne.
Après c’est à chacun de vouloir y croire ou non…
Ou pas
Deux connaissances se rencontrent en wagon dans une station de Garmakel. “Où vas-tu” dit l’un. “A Cramala”, dit l’autre. “Vois quel menteur tu fais ! s’exclame le premier. Tu dis que tu vas à Cramala pour que je crois que tu vas à Lembie. Mais je sais bien que tu vas vraiment à Cramala. Pourquoi alors mentir ?”
Froussardise
Pourquoi, quand une femme est effrayée, par surprise notamment, elle porte une main à la poitrine ( la bouche ouverte parfois c’est pas mal aussi ) ? Je ne crois pas que les hommes aient ce réflexe.
Moi par exemple, j’attendais assise à un arrêt de bus, quand tout à coup (suspanse…) Une guirlande de pétard éclate derrière moi, me touchant même les mollets! Eh bien à ce moment la j’ai effectivement bondi du banc une main sur la poitrine. Mais bon ça soulage rien du tout. Alors pourquoi le fait-on, et d’où cela vient-il ?
Cette expérience surement très drôle vue de l’extérieure, surtout d’après les rires des personnes en face complices du farceur, m’a malgré toute ma bonne volonté moyennement fait rire, mes oreilles ne fonctionnant plus vraiment.
Descente Méribel-Chambéry ou Le chauffeur de bus
C’était la fin de quelques jours passés dans la neige, j’attendais la navette qui allait me ramener à ma vie d’étudiante lyonnaise.
Une navette s’approche de l’arrêt et avant même que je ne bouge ou parle, un chauffeur de bus m’interpelle “C’est pas moi!” Donc la je comprends pas tout, c’est à moi qu’il parle ? Pourquoi ce n’est pas lui ? De quoi ça s’agit (!) ? Mais sûrement voyant mon air étonné, il m’explique que la navette que j’attends pour descendre dans la vallée n’est pas encore la, lui il repart directement pour le dépôt.
“Mais si tu veux moi j’peux te descendre, normalement on fait pas trop ça mais si tu veux arriver plus tôt, et puis moi ça me fait de la compagnie !” “Eeeeuuuuh…” A ce moment la tous les pires scénarios tournent dans ma tête et…oh et puis zut allé il a l’air gentil.
Et me voila embarquée comme “cliente de compagnie”. La descente qui dura à peu près 45 minutes est surtout marquée par un long monologue de cet homme de trente ans chauffeur de bus depuis 5 ans, amusant, critique, et très “jeune dans sa tête”. A chaque croisement d’un autre car il fait signe de la main au chauffeur, voire même un petit coup de klaxon, avec pour chaque, à mon attention, son nom et un commentaire parfois positif, parfois non. “Salut! Cui-la il m’énerve, il est super gentil mais il m’énerve dans la boite…” ” Et lui, oh bah lui…”
Et petit à petit sans même poser de questions j’apprends qu’il est Papa d’une petite fille de quelques mois (dont je peux voir une photographie sur le fond d’écran de son téléphone) avec sa jeune femme qu’il a rencontré dans son entreprise parce qu’elle travaillait à la gare, elle était divorcée d’un premier mari, qui la malmenait un peu, s’était mariée trop jeune. J’apprends que son père était directeur d’assurance, que son frère a repris l’entreprise mais que c’est du boulot et que c’est vraiment stressant, pour lui ce n’est pas possible. Dans sa vie il a touché à beaucoup de choses avant de devenir chauffeur ,ce qui semble lui plaire. pour le moment. Et aussi, il y a une série de chiffres qui le suit, de sa date de naissance à celle de sa femme, le poids de sa fille, la date et l’heure de sa naissance…On s’attache souvent à des coïncidences, ou éléments que l’on veut voir comme des “signes”, mais des signes de quoi?
Et pourquoi m’a-t-il raconté tout ça et encore plus ? Des personnes livrent facilement des informations personnelles quand même, cela dépend des circonstances, du moment et c’est surement plus facile quand on ne connait pas la personne et quand on ne la reverra sans doute jamais. Mais moi ça me plait, impression d’avoir partagé un peu d’une autre vie, d’un autre point de vue, d’une autre logique. Et aussi ça fait du bien de rencontrer des personnes qui ne sont pas méfiantes et craintives par rapports aux “Autres”.
TOC TOC ?
J’ai croisé une personne qui avait des TOC.
Comment être crédible dans la vie de tous les jours quand en plein milieu de la rue on se sent obligé de sauter pour attraper ses pieds au risque de tomber ? Comment supporter le regard des gens qui ont l’air de dire que l’on est anormal quand on le fait aussi à l’intérieur du tram, même si on a la sympathie de tenir ouvert la porte ouverte pour quelqu’un qui arrive en courant?
Difficile de s’adapter.
Et vous quels sont vos TOC ? Moi je n’y ai pas encore réfléchi.
