Bellecour ou L’homme à genoux
C’était un dimanche matin aux environs de 9h, près des arrêts de bus.
Il n’y a presque personne dans la rue ce matin mais j’entends la voix d’un homme tremblante qui pleure. Je m’avance jusqu’à mon arrêt de bus et le voit arriver devant moi. C’est un homme noir de 47 ans (il me l’a dit), le crâne rasé, portant un jeans baggy kaki et un t-shirt noir avec des baskets. Ces yeux sont rouges et humides, il tient une cannette de bière dans la main et parle à voix haute pour lui-même. Il se place face à moi et me parle mais je comprends très mal ce qu’il essaie de me dire car il pleure en même temps. J’ai cru interpréter qu’il m’expliquait qu’il était très malheureux et qu’il s’était fait renvoyé de son travail car il avait bu.
Puis je ne sais pourquoi, il se met à genoux devant moi comme pour me supplier de le pardonner et de comprendre sa douleur… “Et ma Laïka, ma belle Laïka…Je l’aime tellement tu sais. C’est ma petite fille Laïka…“ La source de son malheur provient d’après ce qu’il m’explique d’une dispute avec sa fille Laïka de 23 ans. Ce sont des problèmes générationnels mêlés à des problèmes d’immigration que, hélas, surement un certain nombre de personnes connaissent ici en France.
“Elle me dit: “Mais Papa! Les papiers ça ne suffit pas pour avoir sa place!” Je lui dit: “Eyh ma fille je suis en France depuis plus longtemps que toi!” Mais tu sais ce qu’elle me répond: “Mais Papa, pourquoi alors tu as toujours l’accent, pourquoi tu gardes ces habitudes…“” … “Et ton copain ma fille, il est comment? Il est noir? Non Papa, il est blond et il a la peau blanche, mais tu sais Papa, le sang à l’intérieur c’est le même…” Ce sont quelques morceaux de phrases que j’ai compris malgré les sanglots et qui m’ont marqués.
En continuant de raconter, il s’est relevé. Puis s’est ensuite arrêté de pleurer, a esquissé un sourire et m’a dit: “Merci de m’avoir reveillé!“. Pour l’avoir seulement écouté? Nous avons “checké” pour nous saluer puis il est reparti.
Un autre homme qui attendait le bus également est venu ensuite me parler: “Il était bizarre ce type, à se mettre à genoux…Qu’est-ce qu’il avait?” Bizarre? Non, simplement malheureux et blessé et il avait besoin de faire sortir ce qui le bouleversait.
Les enfants aussi sont incroyables!
Je travaille dans un parc et je rencontre beaucoup d’enfants.
Il y a des soirs où je rentre et je me dis que je n’aurai jamais d’enfants, et d’autres où je me dis que si c’est possible, quand même, il y en a quelques uns qui sont intéressants…
Ce qui me fait le plus rire c’est leur discours qui, pour nous adulte, n’est pas forcément cohérent. Alors que si on prend leurs référentiels, leur logique et leurs associations d’idées prennent du sens.
J’ai tout de même réussi à être abasourdie il y a quelques jours.Jje m’occupe de deux petits garçons d’environ 7-8 ans et leur demande comment ils s’appellent. Le plus petit me répond qu’ils sont cousins et que “d’abord son père (au plus grand) il est mort!“, “Il est mort il y a 5 ans parce qu’il était très malade!” … Va enchainer derrière ! Heureusement ce petit garçon à la langue bien pendue a continué à me raconter leur vie en me parlant de leurs trois chiens.
Je crois que tout simplement ce garçon m’expliquait, à sa manière, qu’ils étaient des cousins mais vivaient ensemble comme des frères suite au décès du père de l’un d’eux. Il fallait donc passer par cette information, déconcertante sur le moment pour moi, pour bien que je comprenne dans quelle situation ils se trouvaient.
Métro A ou L’homme “Bonsoir”
C’était un mardi soir, je sortais voir des amis.
Je rentre dans le métro et m’assoie sur la banquette du fond de la rame. J’entends quelqu’un dire faiblement bonsoir et ce n’est qu’au bout de la troisième fois que je comprends qu’il s’adresse à moi. C’est un homme d’une soixantaine d’années, cheveux et barbe grise, casquette noire, pantalon et veste en jeans bleu avec un petit sac à dos noir et une haleine de cigarette froide. Je lui retourne alors son bonsoir et hop, ni une ni deux, il vient directement s’asseoir sur le siège à coté de moi. Il marmonne une phrase que je lui fait répéter et je crois percevoir quelque chose comme :
“On va prendre un café?“.
“Euh…Non merci, et puis je n’aime pas le café“,
” Quelque chose d’autre alors?“,
“Non non merci, on m’attend.“,
“On se fait la bise alors!” et il se penche sur moi.
“Euh…Non mais la…non!” Déjà que je n’aime pas la cigarette mais alors l’odeur de la cigarette froide…
Mais cela ne le repousse pas, il prend mes cheveux dans ses deux mains, “Ils sont beaux tes cheveux.” et commence à vouloir les embrasser. Alors la j’ai récupéré mes cheveux et lui ai dit : “Non mais vraiment la je crois que ça va pas être possible!” Et à cet instant un autre homme avec un accent prononcé des personnes venant des pays de l’Est s’est énervé contre lui en agitant la main significativement comme s’il était prêt à lui mettre une claque: “Qu’est ce que tu fais la! Laisse-la tranquille, reste tranquille toi. Je te connais, c’est toi qui a fait chier ma femme l’autre fois alors reste bien tranquille.“. L’homme le plus âgé n’a plus rien dit, s’est levé et est sorti au prochain arrêt.
Il faut que j’arrête de rire quand les gens me proposent un café, je crois qu’ils pensent que c’est engageant…!
Tram T1 ou Le gymnaste
C’était un soir en rentrant d’un petit concert sur la doua.
Et ce billet juste pour me souvenir d’une phrase mémorable qui m’a beaucoup fait rire sur le moment.
Cette phrase, une question plus précisément, m’a été posée par un jeune homme, gymnaste depuis 15 ans (il me l’a prouvé en réalisant un salto arrière dans la rue), et, quelque peu alcoolisé, certes :
” Toi, d’habitude, tu rentres plutôt à quelle heure? C’est plutôt jeudi ou vendredi?“
“Euh…Je ne suis pas sûre de pouvoir te répondre, il me semble que ni vendredi, ni jeudi ne soient des heures…“
“C’est pas faux!“
Métro Place Guichard ou L’homme à la canette
C’était un soir, j’attendais assise sur le quai du métro, sur un fond musical plutôt jazzy.
J’entends quelqu’un qui s’approche sur ma droite, en fredonnant et en claquant des doigts : “Bonsoir la jeunesse! C’est une bonne soirée?” C’est un homme d’une cinquantaine d’années, pas très grand, le ventre rond, la peau mate, les cheveux noirs coupé court et légèrement dégarni. Il porte un jeans bleu, un pull noir, des baskets blanches et noires, et, tient une cannette de bière Despé à la main.
Il s’avance en passant devant moi en se trémoussant. Je lui lance alors : “Une démo!une démo!une démo!” en frappant dans mes mains. Et hop il enchaine sur quelques pas de danse coulés. Je continue en réclamant un “moon walk”, ce qu’il tente aussitôt! Nous nous mettons alors à rire, et lui, enchaine en me racontant un petit bout de sa vie. (En quelque peu mélangé voila ce que ça donne:) “Tu vois moi j’suis là, tranquille, j’ai une femme avec qui je suis divorcé, j’ai un enfant de 7ans, ça va ça va…Et la je suis avec quelqu’un depuis un an. On est amoureux ça se passe bien tu vois. Faut rester Zen. Moi je rentre là, j’suis allé voir des amis à moi on est allé un peu dans les bars que je connais, parce que c’est mon quartier ici, c’est mon quartier. Et puis je vais renté tranquille, je vais me faire à manger et après je vais allumer un peu la télé pour m’endormir et tout…C’est comme ça, c’est une bonne soirée. Si tous les gens étaient comme ça, sans problème, tout irait bien. Faut rester Zen! Moi j’suis là avec ma bière mais c’est cool, j’suis bien.” Et c’est vrai qu’il est cool, très souriant et plutôt blagueur car en montant dans le métro il lance un “Contrôleur Mesdames et Messieurs!“
Encore une fois j’étais ravie d’avoir rencontré quelqu’un de “vrai” et de “Zen”, mais je doute encore que cela suffise à oter tous les problèmes.
Au supermarché ou L’homme marmonnant
C’était un après-midi pluvieux, je faisais quelques courses pour me sustenter pour la semaine.
J’arrive à la caisse, essaie de choisir la moins chargée, et me place derrière un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, le visage fatigué et rouge, avec des yeux bleus à peine ouverts, une haleine alcoolisée, jeans et grand anorak noir. Je dispose mes courses et celui-ci commence à regarder d’un air intéressé mes briques de soupes. En faisant des signes de mains il me fait comprendre qu’il aimerait bien m’en prendre une. Je souris et lui réponds que je ne crois pas que ce sera possible. ” Vraiment ? Pas de négociation possible ?” “Non, non.” Il me regarde alors droit dans les yeux et me dit : “En tout cas vous êtes très jolie et vous êtes sincère. C’est vrai quand on vous regarde dans les yeux…” Puis il continue dans des explications en marmonnant et en agitant les mains. “Euh… Merci.”Je n’ai rien compris du reste de la conversation jusqu’à ce qu’il paie ses courses, cependant il m’a fait beaucoup rire. Et finalement, au moment où il s’apprête à partir, il se retourne vers moi et me dit : “A+ princesse, et au plaisir.”
Eh bien, mine de rien, cela m’a mise de bonne humeur tout le reste de la journée!
Gare de Chagny ou Le jeune homme à la guitare
Cet article pour remercier ce “jeune homme à la guitare” car parmi les gens incroyables, il y a ceux qui font part d’une incroyable gentillesse.
C’était un dimanche soir dans une petite gare de Saône-et-Loire.
L’histoire commence à la gare de St Léger, enfin le mot gare n’est pas approprié, plutôt au bord d’un bout de rail banalisé, éclairé par un seul lampadaire : ambiance lugubre.
Première surprise, après la constatation de la gare, il n’y a aucune borne jaune pour retirer mon billet préalablement acheté sur internet, seulement une petite note qui explique qu’il faut voir le contrôleur. Le voyage s’annonce bien!
Le train arrive, les quelques personnes présentes s’avancent vers une porte et déjà je remarque ce jeune homme qui me regarde et perçoit mon début de détresse. Il me propose même de m’aider à monter mon énorme valise dans le train. Je refuse gentiment, j’aime me débrouiller seule!
Je ne trouve pas de contrôleur, soit, je serai donc une hors-la-loi, au moins jusqu’à Chagny. Mais Chagny, bien qu’il s’agisse d’une petite gare est une gare compliquée avec premièrement des quais qui ne portent pas tous la même appellation. Certains sont des lettres, d’autres des chiffres et d’autres les deux à la fois… Mais cette gare ne possède pas non plus de bornes jaunes! Donc après plusieurs allers-retours entre la gare, la salle des agents de service et les quais, je demande de l’aide aux quelques personnes qui ont pris le train avec moi. Ce jeune homme me renseigne alors gentiment et m’explique que la voie 1T correspond au quai 1 de l’autre coté et qu’il faut donc que je reprenne le souterrain avec tous ces escaliers…Ce que je fais en regardant un affichage qui annonce un train sur la voie à 20h58, le mien étant à 21h03. Ils sont quand même très fort : un train sur la même voie à 5 minutes d’intervalle!
J’entends qu’il annonce un train sur le quai d’où je venais, je relève la tête et vois arriver vers moi ce jeune homme, tout essoufflé, il semble qu’il ait couru dans les escaliers, pour me demander si je suis sure de ne pas m’être tromper de train. Je lui réexplique mon itinéraire et il me répond : “Ah oui d’accord c’est moi qui ai mal compris, donc c’est bon vous êtes bien sur le bon quai ne vous inquiétez pas, c’est bien votre train qui arrive après celui qui est affiché!” Et il repart en courant avec sa guitare sur le dos et son sac de voyage pour avoir juste le temps d’attraper son propre train. C’est fou!
Je devais vraiment avoir l’air perdue, mais je le remercie encore de m’avoir rassurer et d’avoir fait cet effort pour me le dire.
Métro D Gorge de Loup ou Le Monsieur espagnol
C’était un matin, en allant en cours, dans le métro.
Je suis assise dans ce métro, le métro sans chauffeur, à l’une des extrémité d’un wagon, je regarde défiler les lumières de ce déprimant tunnel quand j’entends derrière moi une voix pressée : “Excusez-moi-excusez-moi-excusez-moi”. Un homme d’une soixantaine d’année, bonnet bleu, cheveux gris, jeans et blouson épais bleu foncé , se glisse sur la place à coté de moi. Dans un mélange franco-espagnol j’arrive à comprendre qu’il tient à cette place car il peut étendre ces jambes qui lui font mal. Je lui demande s’il préfère être de mon coté et me répond avec un grand sourire : “Oh non non, il faut préserver aussi la jeunesse !” Il ouvre ensuite une pile de journaux, choisissant attentivement par lequel il commencera, me demande si cela m’intéresse en m’en posant déjà deux sur les genoux et il continue la conversation. “Oui c’est important de s’informer et puis surtout, surtout il y a l’horoscope. Ah…l’horoscope! Pour savoir si vous allez passer une bonne journée et puis pour le grand Amour aussi, il faut savoir ,c’est peut-être aujourd’hui. Mais ce n’est pas moi mademoiselle! Je suis un peu trop vieux quand même pour vous, et puis il y a ma petite fille qui est presque de votre âge…Ah oui vous grandissez toujours trop vite…” Et il poursuit de manière très amusante pour moi car son discours est mi-parlé mi-marmonné et régulièrement ponctué par des termes espagnols.
A mon arrêt je lui souhaite une bonne journée et lui demande s’il préfère récupérer ses journaux. En joignant les mains il me répond : “Non c’est un cadeau, ils sont pour vous señorita. Et que Dieu vous bénisse”
Comment ne pas être de bonne humeur pour la journée quand on croise des personnes si chaleureuses ?
Arrêt T2 Bachut ou L’homme aux gros yeux
C’était une nuit, assise sur un siège en bois, je lisais en attendant le dernier tram.
Un grand homme noir d’une trentaine d’années, vêtu d’un costume noir sous un caban noir, avec une petite mallette s’assoie à coté de moi. Quelques minutes s’écoulent puis il me dit : “Il ne fait pas un peu sombre pour lire ?” Ce à quoi je répond : “Non ça va merci, les lampadaires éclairent suffisamment. Et puis je n’aime pas rester à rien faire.” “Oui mais tu vas t’abimer les yeux. Je suis la maintenant on peut discuter.“. Voyant qu’aucune réponse ne suffira à le convaincre de me laisser finir ma palpitante aventure littéraire, je ferme mon livre. Le personnage commence alors banalement par me questionner sur mon âge, mon prénom, ce que je fais dans la vie… Lui s’appelle Stanislas et sort d’une conférence.
La conversation qui s’ensuit n’est alors plus du tout banale. Il m’explique que les gens devraient être beaucoup plus ouverts, qu’ils ne devraient pas rester dans leur bulle, qu’il ne faudrait pas se freiner et que si l’on a envie ou besoin de se rapprocher, de se toucher il ne faut pas se poser trop de questions… Alors oui, à ce moment la, je me suis demandé par deux fois si je comprenais bien ce qu’il voulait dire. Et j’ai eu confirmation : “Oui parce que tu comprends on a des besoins, et puis je pense que s’il y a un échange, si on fait l’amour après on peut tomber amoureux…” “Euuuuh…“
Espérant le refroidir, je lui ai exposé mon point de vue sur l’amour, grossièrement, comme quoi il ne s’agissait finalement que d’une construction sociale et qu’il ne faut donc pas se fier à certaines illusions. L’homogamie est bien présente, et, si on se sent bien ou que l’on apprécie fortement une personne nous ne sommes pas réellement libres dans nos choix, c’est déjà plus ou moins orienté. Le coup de foudre n’existe pas comme il le semble le croire. Mais cela n’a eu pour effet que de le faire insister, et de me demander mon numéro de téléphone. Refusant de lui donner, Stanislas préfère alors me laisser le sien. Et au moment de me remettre le petit bout de papier froissé, il me regarde droit dans les yeux et me dit “Tu m’écriras hein, tu m’écriras!” Son regard m’a paru être un mélange de gros yeux méchants que font les parents pour nous menacer et un regard dément. J’avoue que, même si je rigolais bien avant, à cet instant je me suis sentie faiblir quelque peu.
Ouf le tram arrive!
Les gens qui parlent tout fort
Il y a un certain nombre de personnes que je trouve incroyables et parmi celles-ci il y a les gens qui parlent tout fort. Autrement dit les personnes qui s’expriment à haute voix, seules.
J’ai grandi à la campagne, et la-bas quand on croise une personne qui s’énerve et parle fort tout le monde se retourne pour voir d’où cela vient, et la regarde comme si elle était folle : “Oh! Mais a-t-on idée de parler ainsi!”
A Lyon, au contraire, les gens ne changent pas d’attitude, même pas d’étonnement comme si c’était courant, on ne fait pas attention, ça ne me concerne pas. Je ne veux pas faire de généralité non plus, bien sûr parfois quelques uns se retournent et esquissent un sourire genre “Il a craqué son slip cui-la!”
Moi ces personnes qui se débattent dans la foule elles m’amusent. Qu’est-ce qui peut bien les mettre dans cet état, à se mettre à penser à voix haute ? Et il faut les écouter! Souvent ce sont des insultes, envers le monde entier, ou bien seulement le vendeuse qui l’a regardé de travers… Et ce qu’ils racontent n’est pas forcément incohérent : je crois plutôt qu’il s’agit d’une suite d’associations d’idées sauf que la parole est beaucoup plus lente que la pensée et, c’est justement un jeu très intéressant que d’essayer de la suivre pour nous, qui, de l’extérieur, n’avons que le son.
Pas besoin de leur parler finalement à ces inconnus, seulement les écouter.